Trois hypothèses d’auteur

«Toutefois, les feuilles étrangères qu’elle avait permission de lire devaient dater d’au moins un mois afin d’avoir perdu leur pouvoir destructeur et d’être déjà poétiques».

Je n’aime pas revenir sur des questions d’actualité que j’ai déjà pu aborder ; en même temps, je conviens que, chez certaines d’entre elles, leurs développements les amènent parfois sur un terrain moins fréquenté, qui en constitue une sorte d’au-delà, et peuvent les rapprocher, par la grâce d’une amorce de fiction, sur le territoire de l’imaginaire : comme en atteste la formule de Thomas Bernhard, citée en épigraphe ici et dès 1995 dans mon tout premier livre, Le cas de figure.

Ainsi, la « saga Daerden ». Dans une contribution à ce blog, à la mi-décembre, j’avais mis à nu les mécanismes ayant permis à l’actuel Ministre des Pensions de devenir une sorte d’attraction permanente, sous l’œil de caméras complaisantes (à l’époque, le drôle s’attelait à « douze travaux » sur une chaîne de télévision publique, et posait avec sa fille dans un décor d’Empire romain décadent). Je lui avais conseillé de veiller à assurer ses arrières sur les conflits d’intérêt entre ses fonctions de Ministre régional et les contrats de réviseurs et de vérifications des comptes attribués à des sociétés où son fils Frédéric avait des intérêts, avérés ou par la bande peu importe. A cet égard, la suite a été instructive.

Mais cet aspect-là n’est pas le plus intéressant. On en retient surtout que les Daerden ont consacré une grande énergie à organiser un « système » aux lisières de la légalité ou en se nichant dans des brèches des réglementations, qui leur permettaient de jouer sur les failles de celles-ci et de retarder d’autant l’instant où ils seraient définitivement confondus : preuve s’il en est que ce sont bien leurs intérêts privés qu’ils ont toujours voulu faire prévaloir (d’ailleurs, l’attribution récente de marchés à une société dont ils étaient les actionnaires a démontré que c’est bien l’expertise acquise par les contrats antérieurs avec la Région Wallonne qui a fait la différence en sa faveur). La question même de savoir pourquoi l’évidence de ces collusions n’a pas encore entraîné la mise à l’écart du Ministre (et celle de son fils député régional) n’est pas non plus très excitante : on sait bien que «la justice doit faire son travail » et que « la présomption d’innocence est un principe intangible dans un Etat de droit» : n’empêche que ce principe est mis à bas (je parle en général) par les manœuvres dilatoires et les procédures à retardement ; et les Daerden, s’ils sont véritablement inquiétés voire poursuivis, ne manqueront pas d’en susciter un paquet. Quant à l’appel à leur conscience ou à celle du Président de leur Parti pour les inciter à faire un «pas de côté», vu leur mise en cause, c’est peine perdue.

Mais, de mon point de vue, tout cela pèse peu face à cette hypothèse : c’est que les Daerden connaissent l’auteur du dossier anonyme qui les accable, mais se sentent tenus de ne point divulguer son identité. Juste histoire de changer la perspective…

Un récent référendum, convoqué dare-dare sous la pression de la population par le Président islandais, à propos d’un projet de loi autorisant le remboursement des épargnants britanniques et hollandais lésés par la faillite de la banque en ligne Icesave (à laquelle, comme aux autres établissements bancaires nationaux, l’Etat a dû se substituer), a produit un étonnant résultat : 93% de non, et 1,7% de oui – sans doute la classe politique unanime, dûment chapitrée par les mandataires du Fonds Monétaire International et de l’Union Européenne. Selon les observateurs, ce «non» si éloquent (bien qu’il soit sans valeur légale) est un «mauvais signal», et va compliquer le processus d’adhésion du pays à l’UE et son entrée dans la zone euro, comme l’obtention escomptée de crédits du FMI. Mais la population entend ne pas déséquilibrer davantage encore des perspectives d’avenir par une nouvelle saignée de 3,8 milliards de dollars, alors que la débandade économique est déjà bien avancée (le pays a perdu 8,7% de son PIB en 2009 et sa monnaie est partie en capilotade)..

Tiens, à propos : histoire de remettre les choses en perspective, que sont devenus les «nouveaux Vikings» auto-proclamés de la finance, ces éclatants génies du profit à l’islandaise, qui se sont curieusement dérobés à leur écrasante responsabilité dans le gâchis, en optant prudemment pour un exil doré à l’étranger ?

Peut-être (hypothèse) sont-ils par exemple en Angleterre, et conseillent-ils, au nom de leur connaissance du «terrain», le gouvernement de Londres dans les tractations menées avec les autorités de Reykjavik ? Ce ne serait guère surprenant : en Grèce, par exemple, des cadres de Goldmann Sachs, tout en conseillant le gouvernement pour maquiller les déficits de ses comptes, tandis que d’autres de la même banque spéculaient en bourse sur la faiblesse de l’économie grecque (et les menaces qu’elle constitue pour la stabilité de l’euro) pour le compte d’industriels nationaux, soucieux de se prémunir contre les intentions du gouvernement de rééquilibrer son budget.

Quant à Carrefour, il distribue désormais aux caisses (en parfaite synchronisation avec la fermeture annoncée de nombre de ses magasins et avec les pertes d’emplois qui en découlent), une espèce de fétiche débile, appelée Go-Go’s. Nul doute que des collectionneurs acharnés s’attellent à en rassembler d’ores et déjà toute la panoplie.

Mais (hypothèse), on peut imaginer que, quand ils tenteront de les revendre dans les brocantes ou sur les marchés, ils ne trouveront pas d’acquéreur pour ces gris-gris, au nom d’une conscience sociale soudain retrouvée.

Ce ne sont que des hypothèses d’auteur, c’est vrai : mais qui peut dire que, si on les lit dans une fiction, elles ne seront pas vérifiées…

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