Tutu Puane, chanteuse, sur scène et sur disque


All or nothing at all. Tout est là. Ou rien du tout. Être ou ne pas être… Et ce soir-là, au Rideau Rouge, à Lasnes, c’était : all.

La comparaison avec Ella jeune s’arrête là, Tutu Puane est une chanteuse d’aujourd’hui, c’était juste pour situer, – sur une échelle qu’elle ne cessera de gravir, parce qu’elle a ce… ce quoi… ce truc… oui la technique… non, autre chose… It don’t mean a thing if it ain’t got that swing… oui, le swing, mais encore autre chose… la personnalité ?

Par moments pointe cette énergie des grandes chanteuses noires américaines d’aujourd’hui. Par moments seulement, et heureusement, elle évite la standardisation, la mondialisation, le musicalement correct et le chanter unique.

Car pointe aussi, et surtout, ce qu’elle a ramené dans ses valises made in South Africa, posées d’abord au Pays-Bas, puis en Belgique. Des effluves sud-africaines qu’elle distille en sepedi, sa langue maternelle, ou en anglais, tout au long de son répertoire. Tutu Puane apporte un vent chaud et singulier dans le jazz… belge. Une singularité et une chaleur qui se révèlent surtout sur scène d’ailleurs, son thermomètre interne est sensible à la chaleur humaine. Mais assez curieusement, ce qui à mon humble petit avis non autorisé, fait la grande originalité et la force de Tutu Puane, c’est justement ce qui semble déplaire au critique du Knack, qui malgré les trois étoiles sur quatre attribuées à son dernier cd, Breathe, se préoccupe tout de même de la digestion de ses lecteurs : De nadrukkelijke Afrikaanse touch is wellicht niet voor iedereen in grote porties verteerbaar, maar het blijft genieten van het diepblauwe en soulvolle pianospel van Pierreux. Verteerbaar : digeste. Son Afrikaanse touch ne serait pas verteerbaar pour tout le monde… Pourtant, sur la photo du cd, Tutu Puane, emmitouflée dans une grosse écharpe, n’arbore pas ses belles crolles africaines, mais une casquette de mec, ou de nana du Nord. Elle cache son jeu. Sur les plages du disque aussi d’ailleurs. Tout en retenue. Sobre. Tempéré. Pas encore assez sans doute pour notre critique. On imagine les dégâts digestifs causés (mais que sait-il de l’estomac de ses lecteurs?) si la chanteuse s’était laissée aller à chauffer, oui, chauffer, j’aime ce mot encore plus démodé que « swinguer », et pourtant it don’t mean a thing if…, dans le studio comme elle chauffe sur scène, devant son public… Même si ça empêche de manger et de papoter dans le salon.

Je n’aurais sans doute pas enfoncé aussi lourdement le clou de l’Afrique si je n’avais pas lu cette petite phrase du Knack, car Tutu Puane est avant tout elle-même, originale, solide, bien soutenue par le groupe soudé autour d’elle : son pianiste et mari Ewout Pierreux, – ferme, efficace, un toucher qui fait mouche, d’une grande sensibilité, diepblauw en soulvoll, bleu profond et plein de soul, comme dit le critique du Knack, avec juste les notes qu’il faut, pas d’esbroufe, pas de démonstration sportive -, et les autres comparses, Nicolas Thys, grand, ample et souple, à la contrebasse, Lieven Venken à la batterie, riche, dense, dansant, subtil, une découverte. Tous ces gaillards  ont composé l’un ou l’autre titre du cd, en collaboration avec Tutu elle-même, pour sept d’entre eux.

All or nothing at all, cité plus haut, ne se trouve pas sur le cd, pas plus que le superbe Lakuthosni’Langa (In The Eve of The Sunset) du musicien sud-africain Mackey Davashe, par ailleurs membre de l’ANC, mort en exil en 1982. L’air de rien, avec le sourire, et dans la douceur, Tutu Puane nous conte l’angoisse des mères aux heures les plus noires de l’apartheid, quand elles s’en allaient chercher leurs fils après le couvre-feu, espérant le trouver en prison ou à l’hôpital plutôt qu’à la morgue… Seule note grave, mais il fallait que cela soit dit : l’essentiel du répertoire, par ailleurs, est un hymne à l’amour, mais l’amour, comme la vie, ne se construit pas sur la négation du passé, surtout s’il est douloureux.

L’évocation de l’ANC, de ses membres exilés, me replonge dans un passé tragique pas si lointain, finalement, et qui n’est pas le mien, mais que j’ai la vague et fausse impression d’avoir approché grâce aux romans de Nadine Gordimer, prix Nobel 1991, notamment None to accompany me (Personne pour m’accompagner). Puissance de la littérature, et puissance de la musique, quand elle est portée par quelqu’un comme Tutu Puane.

Tout au long de son répertoire, des personnages surgissent, une histoire se tisse : Miriam Makeba, à laquelle la chanteuse rend hommage dans un autre cd, Mama Africa, enregistré avec le Brussels Jazz Orchestra ; le pianiste Abdullah Ibrahim (ex Dollar Brand), avec sa composition Cape Town, l’amour d’une ville, les montagnes, la brise, l’odeur des vieux chênes, les taxis matinaux ; Bheki Mseleku, pianiste, saxophoniste et compositeur, en exil lui aussi, à Stockholm, puis à Londres, il a enregistré plusieurs albums pour Verve, dont le premier avec Joe Henderson, Abbey Lincoln et Elvin Jones, avant de tomber dans l’oubli et de disparaître en 2008 ; avec Abbey Lincoln il composa Through the years, que Tutu Puane reprend sur le cd. Breathe, le titre qui donne son nom à l’album, est une composition du pianiste Ewout Pierreux et du musicien et poète sud-africain Neo Muyanga.

Breathe en effet, on respire, à l’écoute de ce cd, teinté de douceur et de nostalgie, tout en pensant aux prestations live de Tutu Puane, dans lesquelles elle plonge body and soul, généreuse et lumineuse…

Côté scène, quelques dates parmi d’autres pour découvrir Tutu Puane : elle se produira avec Mixtuur de Tuur Florizoone le vendredi 6 juillet au Festival au Carré à Mons, le 7 juillet au festival de jazz à Comblain-la-Tour, où elle partagera l’affiche entre autres avec Paolo Fresu, et Mc Coy Tyner Trio en compagnie de Ravi Coltrane, le fils de John; en août, avec la même formation, au Gaume Jazz Festival, et au Jazz Middelheim à Anvers, où se produira justement le pianiste Abdullah Ibrahim avec son groupe Ekaya.

Côté disques : Breathe, Tutu Puoane Quartet, Soul Factory Records, 2012 ; Mama Africa, avec le Brussels Jazz Orchestra, Saphrane, 2010 ; Quiet Now, Tutu Puoane Quartet, Saphrane, 2009 ; Song, Tutu Puoane Quartet, Saphrane, 2007. En tant qu’invitée: Tuur Florizoone, Mixtuur, W.E.R.F., 2011.

#jazz #TutuPuane

Posts récents

Voir tout

NOUVEAU SITE

Cela fait de longues années que ce blog n’a pas été mis à jour. Non que ce soit une obligation ; mais là, vraiment, il était temps. Il n’y aura plus de nouveaux articles sur ce site. Je vous invite à