Un jour à la ferme

Ce qui suit n’est pas une fiction. Plutôt le compte-rendu d’une série d’écoutes téléphoniques pratiquées par le parquet de Milan dans le cadre de l’inculpation du premier ministre italien Silvio Berlusconi pour prostitution de mineurs d’âges et abus de pouvoir. Lisez plutôt. Milan. Une jolie jeune femme que nous appellerons Maria se présente au domicile de la conseillère régionale Nicole Minetti. Elles se connaissent depuis peu. Ensemble, elles doivent se rendre à un rendez-vous galant. Elles s’habillent en conséquence et descendent au pied de l’immeuble, où les attend une fonctionnaire de police. Ce dernier, un habitué, prend aussitôt la direction de Villa San Martina, une des nombreuses résidences de Silvio Berlusconi. Durant le trajet, Nicole se charge d’écoler Maria, dont c’est le premier rendez-vous du genre. Voici comment tu dois t’adresser à lui, lui dit-elle, comment tu dois le regarder, etc. Elles arrivent sur place. La soirée vient de commencer. A table, 20 à 25 très jeunes femmes en string et soutien-gorge et trois hommes, Emilio Fede, 80 ans, chef de rédaction du principal journal télévisé berlusconien, Lele Mora, 65 ans, agent de stars télévisées, et le grand Ordonnateur, Silvio Berlusconi en personne, 75 ans. Le repas qui suit est ennuyeux. Il n’y a qu’on orateur, le maître les lieux. Il raconte des blagues, beaucoup de blagues, et chante. Longtemps. Chacun reprend les refrains en chœur. Ce n’est qu’un prélude à la fête. Lorsque le repas est terminé, on rejoint  la salle dite du bunga bunga, aménagée sur les conseils de l’ami libyen, le président Kadhafi. C’est une sorte de discothèque parsemée de canapés moelleux, de profonds divans, d’alcôves à la lumière tamisée où les jeunes femmes se travestissent en infirmières, en policières. Au milieu de la pièce, une barre de fer pour la pole dance. Les trois hommes aux ventres repus sont confortablement étendus. Ils attendent le début du spectacle, auquel participent également Nicole et Maria. Les danseuses dansent, improvisent des strip-teases, miment des scènes de sexe. Elles doivent se montrer convaincantes, farouches, désinhibées, car toutes veulent emporter la suprême récompense. Langoureusement, elles s’approchent de notre Héliogabale des temps modernes, qui les scrutent de ses petits yeux concupiscents. Elles l’aguichent, se frottent à lui, le caressent. Cela dure des heures. Puis, quand le bunga-bunga est terminé tout le monde rejoint une autre pièce, attenante à la discothèque. C’est le moment tant espéré. Tant redouté, aussi. L’attente est cruelle. L’atmosphère se fait tendue, compétitive, haineuse. Qui sera l’heureuse élue ? Quelle sera la favorite du soir ? Qui aura l’opportunité de gagner le plus d’argent ? Quelques minutes passent. Arrive le maître des lieux. Il sourit. Il est content de lui. Il regarde tout autour de lui, s’attarde sur l’une ou l’autre des danseuses, puis communique le nom de l’heureuse élue – cris, pleurs, déceptions explosent. Mais personne ne repart les mains vides. Le grand homme est généreux. Toutes les participantes au bunga bunga repartent avec une enveloppe contenant entre 2 et 7 000 euros. Avec des bijoux.  Hormis la favorite. Pour elle c’est le double, voire le triple en fonction de son ardeur à la tâche. La joie ou la déception sont à la hauteur du lobbying déployé par les jeunes femmes auprès des intermédiaires officiels (les sieurs Fede et Mora et Nicole Minetti, tous inculpés de prostitution de mineurs) pour avoir la possibilité de participer à ces soirées lucratives. C’est précisément à ces soirées que prend part la prostituée mineure Karima El Mahroug, dite Ruby. Les comptes-rendus des écoutes téléphoniques prouvent que le chef du gouvernement italien fréquentait la jeune femme alors que celle-ci n’était encore âgée que de seize ans. Les écoutes prouvent également qu’il y a eu, entre eux, prestation sexuelle contre rémunération. Aucun doute n’est permis à cet égard. Très vite, Ruby gagne les faveurs de l’Empereur décadent. Elle prend part à de très nombreuses séances de bunga-bunga, aux orgies qui s’en suivent. Personne n’en saurait rien sans la nuit du 27 mai 2010. Cette nuit-là, Ruby est arrêtée par la police milanaise suite à une plainte pour vol. Dans les heures qui suivent, le réseau se met en place pour tenter d’éviter le pire. Une prostituée brésilienne dénommée Michelle, active dans la capitale lombarde, est informée de l’arrestation. Immédiatement, elle prévient le premier ministre sur son téléphone portable ! Ruby a la langue bien pendue, avertit-elle, elle pourrait ébruiter le bunga bunga et tout le reste. La peur monte. M. Berlusconi appelle lui-même le fonctionnaire de police et demande que l’on ne confie pas la jeune femme à une institution pour mineurs d’âge, comme cela a été requit par le magistrat responsable, mais plutôt à Mme Nicole Minetti, conseillère régionale, qui se présentera sous peu au commissariat. Bref, après la prostitution de mineurs d’âge, voici l’abus de pouvoir. Clair et net. Sans discussion possible.  Le dossier de mise en accusation préparé par le parquet de Milan est lourd de 389 pages. Il est constitué d’écoutes téléphoniques, d’une analyse approfondie du trafic téléphonique, d’une série imposante de clichés photographiques et de vidéos, de témoignages des jeunes femmes elles-mêmes et de leurs proches. Les journaux libres ont publiés de nombreux extraits de ce dossier. Les preuves sont accablantes. En substance, le chef du gouvernement de la septième puissance mondiale, d’un des pays fondateurs de l’Europe organise des orgies dans ses différents domiciles officiels avec un nombre incalculable de prostituées italiennes et étrangères, dont au moins deux d’entre elles  étaient mineures au moment des faits. Par ailleurs, il a utilisé sa qualité de premier ministre pour contourner une décision judiciaire et prendre le risque de mettre à la rue une mineure d’âge. Le tout pour éviter l’éclatement d’un nouveau scandale politico-sexuel l’impliquant au premier chef. Ahurissant ! Le problème que nous voudrions poser est le suivant. Ce triste sire, Silvio Berlusconi, entretient des rapports étroits avec le crime organisé. Son homme de confiance, co-fondateur de Forza Italia, le dénommé Marcello Dell’Utri, a en effet été condamné en voie définitive pour association mafieuse (c’est un homme de Cosa Nostra, dit le jugement) ; Vittorio Mangano, une des têtes de pont de la mafia dans le nord du pays (dixit le juge Borsellino) et plusieurs fois condamné pour meurtres, a longtemps été l’homme à tout faire de Silvio Berlusconi, employé dans sa résidence personnelle d’Arcore. Ce sont des faits établis. Aujourd’hui, voici  étalée au grand jour l’immense fragilisation des institutions de la République. Les résidences du chef de l’Etat, susceptibles d’abriter des secrets de gouvernements, sont fréquentées par des prostituées italiennes et étrangères ; de leurs propres dires, elles s’y baladent comme bon leur semble. Certaines d’entre elles ont même monnayé des clichés photographiques compromettant en échange de leur silence. Cela aussi est établi. Le premier ministre est maintenant accusé par la justice de son pays d’abus de pouvoir et de prostitution de mineurs d’âge.   Que doit-il encore faire pour provoquer une réaction indignée de ses administrés ? Quel acte doit-il encore commettre pour que tous les élus de la Nation, tous bords confondus, se dressent comme un seul homme et crient Assez ! Oui, que doit-encore faire Silvio Berlusconi pour être contraint à quitter son trône ? La procédure judiciaire doit être menée, cela va de soi. Il doit y avoir un débat contradictoire. Chacun doit pouvoir se défendre, la présomption d’innocence doit être respectée. Mais l’évidence du scandale est là. Cet homme ouvre les résidences d’état à des prostituées à raison de plus de 20 par soirée, dont certaines sont mineures, chacune repartant avec une somme variant de 2 à 7 000 euros. Dans un pays dévasté par la crise économique ! Frappé par le chômage comme aucun autre ! Il a corrompu des fonctionnaires de police pour que soit libéré son Sex toy du moment, âgée de dix-sept ans, inventant qu’elle était la nièce du président égyptien Mubarak ! Les conversations ont été enregistrées. Les preuves sont établies. Moralement, éthiquement, cet homme ne peut gouverner une démocratie occidentale. Comment peut-on même débattre de cet état de fait ?  Dès lors, lançons un appel à nos amis Italiens : un sursaut de dignité ! Isolez cet individu répugnant de la grandeur de vos institutions. Erigez un cordon sanitaire, un mur d’amour-propre pour éviter d’en arriver au jour où, comme dans la ferme orwellienne, vous ne pourrez plus distinguer les hommes des cochons et les cochons des hommes. Faites-vite.  

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