Un tour littéraire « du monde entier »


La littérature permet aussi de découvrir d’autres cultures et réalités que les nôtres, et, à ce titre, la collection « Du Monde entier », chez Gallimard, constitue une porte largement ouverte sur la planète. Par exemple sur la Syrie, avec le roman de Dima Wannous, Ceux qui ont peur (traduit par François Zabbal). Celui qui a peur, c’est d’abord Nassim, un médecin qui écrit des romans sous pseudonyme, « par peur de la peur ». Cette expression résume aussi le vécu de Sulayma qui l’a rencontré dans la salle d’attente de leur psychiatre. Cette peur est celle qui précède toutes les autres dans un pays où arrestations et tortures sont monnaie courante. Elle est là, partout, en permanence, elle concerne chaque moment du quotidien. « La peur croît en même temps que nous », constate d’ailleurs la jeune femme. Mais Nassim s’est exilé et son manuscrit, dans lequel une narratrice rend compte de son enfance syrienne, alterne avec la voix de Sulayma qui, elle, est restée, et, elle aussi, parle de son enfance. La portée historique de ce roman puissant ne prend jamais le pas sur sa dimension littéraire : Ceux qui ont peur est en effet un vrai roman avant d’être un témoignage.


Né en Iran en 1958, Kader Abdolah, pseudonyme formé des noms de deux membres de l’opposition iranienne exécutés, s’est exilé en 1988 aux Pays-Bas, pays dont il a adopté la langue pour ses romans. Le narrateur du Messager, son cinquième traduit en français (par Anne-Luce Voorhoeve et Françoise Antoine), après notamment le magnifique Voyage des bouteilles vides, est Zayd, volé puis vendu et revendu comme esclave pendant deux ans avant d’être acheté à sept ans par Khadija, la première femme de Muhammad. À la mort du futur messager d’Allah, celui qui est devenu « un homme dans la force de l’âge » est chargé de réunir ses textes éparpillés à travers tout le pays, afin de rédiger le Coran. Mais il doit faire face à six Corans divergents qu’il compile avec le sien avant de recevoir l’ordre de les détruire. Convaincu qu’il est impossible de comprendre ce Livre « sans comprendre Muhammad », il se lance dans le récit de la vie de son maître. Comme le prévient Kader Abdolah en exergue, si les événements relatés sont fondés sur des faits historiques, « il convient de les lire dans l’esprit des lois de la littérature ».


Eshkol Nevo, né en 1971 à Jérusalem, est également un auteur fidèle de cette collection. Dans Trois étages (traduit par Jean-Luc Allouche), l’auteur de Quatre maisons et un exil ou de Jours de miel met en scène, étage après étage, les habitants d’un immeuble de Tel-Aviv. Un couple qui, un jour, parce qu’il avait un besoin pressent de faire l’amour, a confié son nouveau-né à ses vieux voisins allemands, le leur laisse de plus en plus souvent. Faisant germer un doute dans l’esprit du père de la fillette, inquiet de l’affection que lui porte le vieil homme. Aux deux étages supérieurs vivent deux femmes. L’une, délaissée par son mari, décide de prendre un amant pas très reluisant. L’autre, une juge à la retraite, récemment veuve et se désolant de ne plus voir son fils unique, choisit de se mêler aux manifestations qui secouent la ville. Arnon, Hani et Deborah, qui luttent intérieurement entre fantasmes et réalité, se confient chacun à un être cher, mais lointain - l’homme à un ami écrivain, les deux femmes respectivement à son amie installée aux États-Unis et à son mari mort – à qui ils dévoilent leurs tourments intérieurs.


Cap au Grand Nord avec deux auteurs issus de littératures peu traduites en français, sinon dans le domaine policier, la danoise et la norvégienne. Après Tête de chien, L’œuf est le deuxième roman traduit du Danois Morten Ramsland traduit chez Gallimard (par Alain Gneadig). Parce qu’il est le souffre-douleur de ses camarades, un enfant en proie à d’étranges visions est envoyé chez son grand-père, qui lui raconte les « générations passées ». Et notamment Thord, un de leurs premiers ancêtres dont la femme a été engrossée par le roi Erik, qui a oublié un œuf en or. Entre histoire et légende, le vieil homme va ainsi plonger avec délectation dans les mythes populaires danois.


Un vaste hôtel dans la montagne norvégienne, autrefois de standing mais de plus en plus délaissé par les clients, est le cadre d’Une vie de homard de Fosnes Hansen (traduit par Hélène Hervieu). C’est dans cet établissement tenu par ses grands-parents que vit Sedd, un adolescent que l’on, va suivre pendant un an, en 1982. Une année de lente décrépitude comme l’annonce, dès les premières lignes, la mort soudaine d’un banquier, racontée avec la perception d’un enfant de bonne volonté, toujours prêt à rendre service, qui prend progressivement conscience de la réalité du monde dans lequel il vit, comme des homards prisonniers de leur bocal avant de finir dans de l’eau bouillante. Une lecture au long cours (450 pages) qui se dévore sans temps mort car, comme le dit son narrateur, « lorsque l’on écrit ses Souvenirs (sic), il faut penser lecteur ».


Deux pages d’histoire, enfin, sont ouvertes par des écrivains qui entendent mettre au jour des épisodes sombres de leur pays. Un ancien, la colonisation de l’Éthiopie par l’Italie mussolinienne entre 1936 et 1943, est fouillée par Francesca Melandri dans Tous, sauf moi (traduit par Danièle Valin). Le prétexte est la découverte par une femme de quarante ans, devant sa porte, d’un jeune Éthiopien dont le grand-père est son père à elle. Un roman long (550 pages) qui rend compte, à la manière d’un récit historique, mais avec des personnages de fiction, de ce moment charnière du XXe siècle toujours mal assumé par l’Italie contemporaine.




Une page récente, la lutte armée menée par le Sentier lumineux au Pérou, est au cœur de La passagère du vent de Alonso Cueto (traduit par Aurore Touya). De retour à Lima, un officier qui a décidé de quitter l’armée au sein de laquelle il combattait les guérilleros maoïstes voit ce douloureux passé remonter à la surface lorsqu’il recroise le chemin d’une jeune femme passée jadis par sa caserne, qu’il avait « laissée par terre avec plein de cadavres » et sur lequel il avait tiré après qu’elle lui ait demandé de retrouver ses enfants. Construit comme une enquête, ce roman extrêmement fort parle avec intelligence de culpabilité et de l’impossible oubli.