Une main sur son épaule

En cette période de vaches maigres pour l’actualité cinématographique (d’accord, plus que 12 fois dormir pour Toy Story 3), la meilleure alternative reste la Cinémathèque. Pardon, la CINEMATEK. Certains l’ignorent encore : notre royaume possède une des plus belles cinémathèques au monde. Saluons au passage les magnifiques travaux de rénovation qui ont offert au feu Musée du Cinéma une nouvelle jeunesse, ainsi que les efforts supplémentaires en terme de programmation : les cycles et rétrospectives sont de plus en plus riches et originaux.

Quoi de plus agréable, pour un cinéphile de base, de redécouvrir un grand classique sur grand écran, dans une copie restaurée. Revoir Brève Rencontre de David Lean dans ces conditions, cela n’a pas de prix (pour info, c’est trois euros la place).


A l’époque (1945), Brève Rencontre fut banni en Irlande car le film mettait en scène un couple adultère sous un jour sympathique. Pour cette même raison, il fut interdit aux moins de 18 ans aux Pays-Bas ! Toutefois, son accueil critique et public fut retentissant (le film obtint le Grand Prix du tout premier Festival de Cannes – ex aequo avec dix autres films), et le film est aujourd’hui reconnu comme un des plus grands films britanniques de l’Histoire, considéré comme un classique indémodable, un chef-d’œuvre intemporel.

En effet, tout le monde a ses raisons de garder de Brève Rencontre un souvenir indélébile. Certains seront enivrés par l’utilisation constante du 2e Concerto pour piano de Rachmaninov, qui illustre à merveille les flammes de la passion qui envahit les cœurs des amants tourmentés. Les liens tissés entre cinéma et musique classique ont depuis toujours été innombrables et nombreux sont les cinéastes qui ne jur(ai)ent que par le classique (Kubrick en premier), mais l’effet est ici tellement convaincant qu’on parierait que Rachmaninov ait écrit son concerto pour le film. D’autres spectateurs admireront le jeu précieux des acteurs, tout en finesse, subtilité et intelligence.

Au café de la gare, un couple est attablé. Ils semblent chercher leurs mots. Ils sont aussitôt rejoints par une pie bavarde dont le flot de paroles irrite dès les premiers instants. Un sifflement du train retentit. L’homme se lève et, en quittant la table, appose sa main sur l’épaule de la femme. Un geste ferme et doux à la fois, dont on ignore encore la signification. Le film vient de commencer, et l’on ne saisit pas encore l’émotion qui submerge la femme à cet instant. Dans le train, de retour à la maison, la caméra se rapproche doucement du visage de l’héroïne. Rachmaninov se charge d’effacer le bavardage de la pie et la voix intérieure surgit pour la première fois. De retour au foyer, elle retrouve son gentil mari, qui semble passer ses soirées à faire des mots croisés. Là, sa voix intérieure s’adresse à son mari, mais c’est nous, spectateurs, qui devenons ses intimes confidents. Le long flash-back commence. Laura nous raconte alors toute son histoire d’amour avec cet homme, marié lui aussi. Une brève rencontre, passionnée mais impossible. Leur rencontre, le moment où elle tombe amoureuse (magnifique scène), leur jeunesse retrouvée, leurs plaisirs d’adolescents, leurs tourments, leur honte… leur décision d’arrêter, enfin. Tant de moments grisants ou bouleversants, avec ce fidèle Rachmaninov qui en rajoute toujours une couche. A la fin, on revient alors à la scène de séparation au café de la gare. Celle-ci, différemment mise en scène et revécue en fin de film, prend tout son sens. Le petit geste de la main sur l’épaule, vu une seconde fois, acquiert un double pouvoir émotionnel : il est à la fois le dernier geste d’amour, mais aussi le point culminant d’un adieu à l’image de leur amour : empêché. Dans un dernier plan, Laura n’a plus que les bras de son mari pour fondre en larmes.

Et le spectateur d’essayer de se relever de son siège après ça…

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