Une page blanche bien remplie

«Finalement, quel est le problème en Belgique ?… », me demandait un soir, sur le toit d’un immeuble bruxellois, un ami, établi depuis longtemps et quelque peu interloqué par l’évolution récente du pays. Cette question ! Mon interlocuteur éprouvait-il de l’humeur à l’idée de ne pouvoir épuiser le sujet (car la discussion, élargie aux dimensions d’un groupe attablé, s’était déjà fort développée avant son exclamation) ? Ou de l’agacement, voire de l’angoisse, à sentir que quelque chose lui avait peut-être échappé dans les derniers événements qui secouaient son pays d’accueil ? Fallait-il entendre dans ce «finalement» l’expression d’un certain désarroi ? Je lui ai fourni quelques bribes de réponse, qu’il a écoutées avec une courtoisie toute orientale : mais je crains qu’elles ne l’aient pas convaincu. Car Mustapha est originaire du Liban, un pays composé, comme on sait, de diverses communautés, que plusieurs guerres civiles ont ravagé depuis son indépendance de 1943, et qui est régulièrement soumis aux conflits par procuration ou à la tutelle étouffante de ses puissants voisins.

En même temps, que pouvais-je lui répondre ? On le sait, pour nous, déjà, cela n’a rien de simple. Dans ces débats, je m’abstiens en général de prendre parti, ayant conscience de me trouver devant des paradoxes ou des dilemmes quasi insolubles. Qui, par exemple, pourrait trouver à redire que, dans un pays où l’on parle deux langues principales, il paraît normal de les connaître et de les pratiquer chacune au moins sur leurs territoires respectifs ? Mais aussi, qui pourrait récuser que, au nom de la démocratie, on a le droit de s’exprimer dans la langue de son choix dans son propre pays ? Pourquoi changer de langue si l’on reste à l’intérieur des mêmes frontières ? Mais justement, lesquelles ? Celles qu’on partage avec l’extérieur ou celles qui séparent à l’intérieur ? Sur un autre plan, comment concilier le discours de la minorité francophone qui juge que le «pacte des Belges» a été déchiré le jour où les Autres sont passés en force (lors d’un vote sur BHV en novembre 2007), et celui de la majorité flamande qui prétend que les (autres) Autres, en n’étant «demandeurs de rien», ont voulu l’empêcher d’avancer à son propre rythme et ont ainsi rompu ce «pacte» – d’autant que tout le monde est désormais convaincu de l’absolue nécessité d’une négociation (avec BHV au menu), ou du moins qu’on devra en passer par là pour tenter de sauver le pays ?

De sorte que, si je me plie pour une fois au jeu des prédictions, je me retrouve encore devant un dilemme. Il me paraît difficile (sachant qu’une nouvelle architecture des institutions n’aurait de sens que si elle permettrait d’apaiser les esprits pour au moins une décennie, voire une génération) d’imaginer une pacification entre les communautés avant l’éclatement du pays ; mais je conçois aussi que ce pays pourrait continuer à «fonctionner» pendant longtemps encore comme maintenant, dans les déchirements perpétuels et sans jamais décider une fois pour toutes de son sort (se maintenir ou non), avec, par conséquent, une menace permanente et existentielle de disparaître. Encore que ce mode de «fonctionnement», à coups de compromis entre les communautés, paraît bien avoir fait son temps : comment prétendre «partir d’une page blanche» tout en multipliant les préalables à toute discussion ? Et comment entamer une discussion sans qu’on s’entende au préalable sur une méthode ?

Tout ceci découle d’un constat évident : à savoir la difficulté à percevoir et à se représenter l’Autre dans ce pays. On ne se connaît plus ! On n’a plus grand-chose en commun ! Pour le moindre point, on agit avec une approche et une mentalité diamétralement opposées ! Il n’y a plus de passerelles ! Et, entre nous, ce que fait l’Autre ne nous intéresse plus beaucoup… Ce qui signifie concrètement (et c’est surtout cela que les événements de 2007 ont montré) qu’il sera de plus en plus difficile de former un gouvernement fédéral, c’est-à-dire à deux. Il faut évidemment aller plus loin : la Belgique en est au point où l’un doit parier sur les intentions pures de l’autre : on sait bien (ou l’on a commencé à intégrer) que la dernière chance de survie du pays réside dans le fait de donner un maximum d’autonomie à chacune de ses composantes. Mais alors, autre dilemme, pourquoi dès lors rester dans le même pays ?

Je n’ai plus croisé Mustapha depuis cette conversation. Si vous le rencontrez, dites-lui bien que ce n’était surtout pas pour l’éviter. Car, au fond, c’est assez simple : si la problématique belge est sûrement un sujet mineur à l’échelle de la pensée (par exemple de la théorie politique), la réponse à lui donner appelle paradoxalement une bien plus grande envergure que le simple exposé du problème – comme l’analyse d’un livre qui serait beaucoup plus longue que ce livre même, et qui, du coup, ne serait elle-même jamais achevée…

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