Une raison exceptionnelle

Rome, Piazzale Delle Provincie, un doux soleil d’automne caresse la façade couleur ocre d’un vieil immeuble. Au troisième étage, dans sa cuisine, une dame entre deux âges s’empare d’une télécommande pour éteindre le téléviseur, pour arrêter, l’espace d’un instant, l’égrènement irrémédiable du temps, le défilé incessant et chaotique d’informations auxquelles plus personne n’accorde la moindre attention. Autour de la table, trois hommes. Trois générations. Le plus vieux, Alberigo, occupe la place d’honneur. Il y a aussi Lino et Marcello, le plus jeune. L’arôme de café cuit se mêle aux effluves de levain, au parfum de chocolat vanillé. Il est seize heures. Caterina pose des galettes saupoudrées de sucre de canne et une cafetière fumante au milieu de la table. Tous s’apprêtent à célébrer un événement exceptionnel.

*

Tout a commencé quelques heures plus tôt, au petit-déjeuner, quand Caterina s’est retrouvée seule avec Marcello, son seul et unique fils, la prunelle de ses yeux. D’emblée, elle avait remarqué son regard maussade, son air tourmenté. Il était entré dans la pièce d’un pas traînant, ce qui ne lui ressemblait pas. Inquiète, elle l’avait harassé de questions. Dans un premier temps, il avait esquivé ; après tout, c’était un adolescent comme un autre, confier ses peines et ses tourments était un aveu de faiblesse. Mais face à l’insistance de Caterina, il avait tout de même fini par craquer. Je n’ai pas fait de cauchemar, avait-il objecté, je n’ai de problèmes avec personne, il s’agit d’autre chose. Enfin, il avoua. Caterina l’avait alors encouragé à aller rejoindre ses amis sur le Piazzale Delle Provincie, comme il le faisait tous les samedis après avoir avalé vite fait son petit-déjeuner. On en reparlera à ton retour, avait-elle ajouté. C’est ce qu’il fit. Il ne rentrerait qu’à l’heure du goûter.

*

Caterina attendit que Lino eût terminé sa sieste. Il devait être quinze heures. Le soleil entrait par les fentes des persiennes, zébrait délicatement le carrelage de la chambre à coucher. Le plat des mains posés sur le châlit, Caterina fixait amoureusement le crâne dégarni de Lino, le contour de ses courtes jambes sous le drap blanc ; elle repensait à ce jour où, à peine âgé de seize ans, il était fièrement venu chez elle pour livrer une cage à mainates, avant de demander à son père s’il pouvait l’emmener au cinéma orizzonte, près de la gare de Termini.

Tu es certaine ? s’assura Lino en se mettant en position assise sur le lit. Tout à fait certaine, répondit Caterina. Bien, demande alors à quelqu’un d’aller mettre le panneau Fermé pour raisons exceptionnelles sur la porte de l’atelier, moi je vais enfiler mon costume, et s’il te plaît, préviens mon père, lui aussi voudra s’habiller pour la circonstance. On se retrouve à la cuisine.

Caterina acquiesça d’un tendre hochement de la tête, puis elle quitta la chambre. Lino se leva, s’empara d’une boîte de carton grenat qui se trouvait sous la commode ; il l’ouvrit et disposa les trois pièces du costume sur le lit.  La dernière fois qu’il avait fermé l’atelier pour raisons exceptionnelles c’était il y a quinze ans, pour le baptême de Marcello. C’était aussi le même costume. Depuis lors, hormis les jours de Pâques, de la Toussaint et de Noël, plus un jour ne s’était écoulé sans qu’il ne se rendît sur son lieu de travail.

*

Quand il fut mis au courant, Alberigo monta sur l’escabeau, étendit péniblement le bras pour saisir la valise qui se trouvait sur l’étagère supérieure de la penderie. Il avait presque perdu l’habitude de se mouvoir car il ne quittait plus que très rarement la chambre que Lino et Caterina lui avait aménagée. Ces derniers temps, il vivait presque reclus, refusait d’imposer à son fils et sa belle-fille les dernières convulsions d’une âme tourmentée, les soubresauts de ses derniers tours de piste sur cette bonne vieille terre, comme il avait l’habitude de répéter. Les repas, il les prenait dans sa chambre, se faisait livrer la Repubblica qu’il lisait en solitaire, des heures durant, commentant pour lui-même la déliquescence morale de ce pays pour lequel il avait tant de fois risqué la vie. Il enfila un costume vieux de près de trente ans, qui avait servi au mariage de son fils et au baptême de son petit-fils, constata que le pantalon lui serrait le bassin, que la veste tirait sur ses épaules. Mais c’était une occasion exceptionnelle, ne cessait-il de se répéter, on n’allait tout de même pas rechigner à l’effort. Il se rendit sur le balcon, respira à pleins poumons. Il était heureux. Peut-être même pouvait-il mourir en paix !

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Tous se retrouvèrent à la cuisine. Caterina enleva son tablier, le suspendit au crochet qui se trouvait derrière la porte, prit place autour de la table. Son regard croisa celui de son mari, ému, comblé. Puis il y eut la voix chevrotante d’Alberigo, qui dit en s’adressant à Marcello : J’ai commencé ce travail bien avant la guerre en construisant des poulaillers, des cages à lapin ; à l’époque, il fallait survivre, c’était la misère, je devais trouver une solution pour nourrir ton père et ta grand-mère. Puis j’y ai pris goût, je me suis intéressé au choix du bois pour les cages, j’ai étudié les dimensions pour les femelles avec leurs portées, bref, c’est devenu une passion. Ensuite, des années plus tard, quand ton père m’a annoncé qu’il voulait reprendre l’atelier, ce fut le plus beau jour de ma vie, je n’ai plus jamais eu peur pour son avenir. Maintenant, c’est ton tour, toi aussi tu apprendras à reconnaître le rotin, le bambou, le bois à perroquet, plus robuste que les autres pour résister aux coups de bec.

*

Caterina se leva et ouvrit la fenêtre sur le ciel bleu de Piazzale Delle Provincie. Un brouhaha de rires et de cris se mêla au parfum de chocolat vanillé et à l’arôme de café bouilli. Maintenant mangeons, fit Lino d’une voix émue. Des larmes descendaient avec douceur le long de ses joues. En rejoignant la table, Caterina posa ses lèvres sur le front de son mari. Il lui sourit. Puis ils commencèrent de manger les galettes avec avidité, tout en discutant de perruches, de mandarins, d’inséparables, d’abreuvoirs et de perchoirs.

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