Une vie sans photos

La Fille aux neuf doigts, Laia Fabregas, traduit du néerlandais par Arlette Ounanian, Actes Sud, 175 pages, 18 €


Alternant chapitres à la troisième personne (caractères normaux) mettant en scène Laura, employée au département des ressources humaines d’un aéroport, et à la première personne (petits caractères), plongées à la fois dans la mémoire et dans l’imagination de sa narratrice, la même Laura, ce roman raconte… Quoi exactement? L’histoire d’une fillette qui ne possède que neuf doigts, sans savoir pourquoi – on l’apprendra à la fin du livre –, et qui perd successivement tous les autres dans des circonstances accidentelles ou volontaires mais toujours abracadabrantes. Une fillette puis adolescente puis jeune femme dont tous les hommes qu’elle rencontre se nomment Arnau, jusqu’à celui qui semble partager sa vie. Mais ce n’est pas sûr, on n’est d’ailleurs jamais sûr de rien, ici.

A la veille de leur mariage, les parents de Laura ont décidé que leur vie se construirait sans la moindre photo. Sinon des «photos-pensées» forgées par l’imagination après contemplation d’une scène ou d’un paysage ou pour immortaliser un moment heureux. Avec sa sœur cadette, Laura ne cesse, dès lors, de rechercher des photos d’elles enfants, persuadée qu’il en existe.

Pourquoi ce rejet? Parce que l’époque – le franquisme triomphant – est, selon eux, incompatible avec l’idée du bonheur. Ses parents, des Catalans autonomistes, républicains, communistes, ont dû faire profil bas pendant des décennies, se réunissant clandestinement – l’un  de ses oncles est même mort en prison. Ils se sont réjouis – mais discrètement – à la mort du Caudillo et, en 1977, ils ont manifesté avec un million d’Espagnols en faveur de la démocratie. Et ils ont tremblé lors du coup d’Etat manqué de 1981. Autant d’événements racontés à travers le regard de Laura et auxquels elle découvrira être liée dans sa chair.

#Franquisme