Violence : quand l’autre n’existe plus

Une chronique de Frank Andriat publiée dans La Libre et reproduite ici avec l’autorisation de son auteur.

La violence sera le thème de la journée de réflexion qu’Altercité organise le 14 novembre aux Facultés Saint-Louis. Violence et justice, violence et politique, violence de la rue, violence au travail, en prison, à l’école, à l’hôpital, dans la famille, violence des pratiques commerciales : les multiples facettes de la violence seront analysées et débattues par des spécialistes qui tenteront de trouver une réponse pour corriger le tir, pour mieux cerner une manière de vivre qui agresse chacun dans son intimité et dans ses relations avec les autres.

La violence apparaît quand l’autre n’existe plus, quand je n’ai plus besoin que de moi et que j’oublie le lien nécessaire à toute relation, le dialogue et le partage. La violence est le fruit d’une société qui vénère l’individu et la réalisation rapide de ses désirs les plus fous. Chacun pour soi et personne pour tous, ni Dieu, ni maître. Alléluia !

Lorsque je n’ai pas ce que je veux et parce que j’ai appris, au fil du temps, que, si je n’ai pas ce que je veux, je ne peux plus être moi, il faut que je le prenne à l’autre. En toute impatience. En toute indécence. L’important est de me satisfaire, l’important est de combler le vide qui me saisit lorsque je ne me satisfais pas. Et peu importe l’autre, peu importe ce qu’il pense ou ce qu’il éprouve. L’autre n’est qu’un outil qui doit me servir pour que je puisse m’épanouir, l’autre n’existe plus. Je comble mon vide de façon compulsive parce que je crois que je suis ma propre fin.

Lorsque se perd le lien essentiel à l’éclosion de la vie, lorsque je ne vis plus que pour moi, la violence devient essentielle à ma survie parce que, sans elle, ma vie égoïste ne serait pas possible. Il faut que je m’impose pour exister. A l’école, au boulot, en famille. Je m’épuise parce que je ne suis plus réceptacle de rien, parce que je ne me laisse plus nourrir par la vie, par l’autre ; ma violence me booste et m’offre l’illusion que je crée mon bonheur.

Le monde devient un lieu de guerre où chacun pose ses marques, défend son territoire, tente de conquérir celui de son voisin, même si c’est au prix de l’anéantissement de ce dernier. Et cela, sans prendre conscience que si j’anéantis mon voisin, c’est au final moi-même que je détruis. Sans l’autre, je suis confronté à l’absurdité de ma présence sur la Terre. Quand j’aurai tout détruit autour de moi, qui restera-t-il à anéantir si ce n’est moi-même ?

Pour m’empêcher de tomber dans ce néant de la relation, je dois apprendre à réapprivoiser la vie, je dois rééduquer mon regard, retrouver la saveur du contact, le plaisir de l’échange, je dois apprendre, petit à petit, à entrer à nouveau en reliance en prenant tout simplement conscience que je ne suis pas seul au monde et que l’autre, qui est mon frère humain comme je suis le sien, n’est pas un obstacle à ma progression dans la vie, mais une opportunité de me découvrir et de m’enrichir.

Des beaux mots ? Non, simplement du réalisme qui me permettra de retrouver le sens de mon humanité. Il est devenu vital pour la survie de la planète que chacun de nous rééduque son sens de la relation au quotidien : au sein de la famille d’abord, à l’école ensuite, à l’hôpital, en prison, dans l’univers des affaires, de la politique, de la justice, du travail. Le monde du chacun pour soi qui nous est imposé depuis des années n’est pas un monde juste, ni même un monde où il est possible de survivre. Chacun a le droit et le devoir de s’occuper de soi, certes, mais uniquement dans la mesure où chacun sait aussi qu’il a le devoir de s’occuper de tous.

Il est primordial que nous réapprenions à nous dire bonjour, à nous souhaiter, chaque matin, une bonne journée, à nous dire «tu» en prenant conscience, à chaque instant de notre vie, que notre «je» ne peut pas exister tout seul, que le «je» omnipotent court droit dans le mur de la destruction de l’autre et de sa destruction propre.

Il s’agit, comme le propose la journée de réflexion d’Altercité, de trouver «des solutions pour construire un lien social fort», mais aussi et, tout simplement, d’établir un lien avec notre prochain, de prendre conscience que notre prochain —c’est dire aussi notre proche— et nous-mêmes faisons partie de la même famille, celle des humains.

Pour sortir de la violence, c’est la famille des hommes qu’il faut mettre à l’honneur, dans notre intimité d’abord, dans notre extériorité et dans nos sociétés ensuite : si j’éprouve au cœur de moi que le «tu» existe, si, au cœur de moi, j’invite un «tu» à me parler, je pourrai petit à petit considérer l’autre qui me fait face, et qui peut-être s’oppose à moi, comme une personne aussi digne d’intérêt et de respect que moi-même.

Puisse la journée de réflexion organisée par Altercité permettre aux cœurs de s’ouvrir dans ce sens-là !

Frank Andriat

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