Zola s’investit dans l’Affaire Dreyfus


Au-delà d’une meilleure connaissance de la relation chaotique du couple, le fringant Emile entretenant depuis 1888 une relation passionnée avec Jeanne Rozerot (de 27 ans sa cadette) qui lui donnera deux enfants (leur correspondance est parue en 2004), la publication de ces 318 lettres souvent longues offre un regard précieux sur l’entrée en scène de l’écrivain dans l’Affaire Dreyfus, et notamment sur les semaines qui ont précédé son fameux « J’accuse » paru dans L’Aurore le 13 janvier 1898. Ces missives écrites à sa «chère femme» l’ont été à différentes époques: en 1895-97 et 1899-1901, durant les séjours italiens d’Alexandrine sans son mari, et entre juillet 1998 et juin 1899, lors de l’exil en Angleterre de Zola condamné pour diffamation.

Début novembre 1897, l’auteur des Rougon-Macquart est «mis au courant de toute l’affaire» par Laborit, l’avocat qui a convaincu le vice-président du Sénat, l’Alsacien Scheurer-Kestner, de l’innocence du capitaine juif. «Les pièces qui m’ont été soumises m’ont absolument convaincu, écrit-il le 3: Dreyfus est innocent. Il y a là une épouvantable erreur judiciaire, dont la responsabilité va retomber sur tous les gros bonnets du ministère de la Guerre. Le scandale va être affreux, une sorte de Panama militaire. (…) J’avoue qu’un tel drame me passionne, car je ne connais rien de plus beau.» Dans ce «drame superbe» dont il perçoit «la tragique grandeur», celui qui dit perdre «ses matinées à lire les journaux» va en effet se plonger corps et âme. Le 25, il publie un premier article dans Le Figaro qui se termine par ces mots devenus célèbres: «La vérité est en marche. Rien ne l’arrêtera». Craignant que le gouvernement «finisse par étouffer l’affaire», il récidive le 1er décembre, toujours dans Le Figaro. Ses prises de position lui valent de nombreuses lettres d’encouragements et de félicitations – «un cri d’admiration qui dépasse tout» -, celles d’injures et ordurières étant plus rares. Si un troisième article paraît le 5, il redoute cependant d’être «lâché publiquement» par le quotidien de Gaston Calmette. C’est pourquoi, satisfait de l’effet produit par ces «trois coups», il se résigne à «suspendre sa campagne» et à se «tenir tranquille». Pourtant, un peu plus d’un mois plus tard, il reprendra la plume, une plume autrement plus violente, donnant à l’affaire un retentissement international. Il faudra pourtant attendre encore dix-sept mois avant que le jugement de 1894 soit cassé par la Cour de Cassation. Et encore des années avant la réhabilitation de Dreyfus. Que Zola, qui meurt – peut-être assassiné – en 1902, ne verra pas. Très instructives sont également les lettres que le proscrit envoie à sa femme depuis son exil anglais, dans lesquels il se désolé qu’on l’«abandonne en cette circonstance, qu’on laisse tomber sur moi tous les frais.» Tout en se rendant bien compte qu’il n’est pas prêt de revoir la France. Il devra effectivement patienter plus de dix mois avant de retrouver la vie parisienne.